Suis-je le seul à me poser ces questions existentielles ? A voir l'humeur apparemment constante de mes collègues de travail, j'en arriverais presque à le croire. Sont-ils satisfait de cette vie où l'on doit employer 99% de notre énergie à survivre ? J'entends par-là faire à bouffer, aller au travail exposé au bruit infernal du trafic, saluer machinalement les collègues en leur répondant « oui merci je vais bien »... C'est de toute façon la seule chose qu'ils veulent entendre.
Au travail on doit donner le meilleur de soi-même en permanence. Mais il ne faut surtout pas compter sur les autres pour échanger davantage que des banalités. A croire, je me répète mais c'est à peine incroyable, qu'ils n'ont aucun problème de motivation. Ils ne s'interrogent jamais sur le sens de leur vie, la vraie finalité de leur travail, leur rôle dans la société et dans le monde, leur karma... rien !
Non, on a l'impression qu'ils se contentent de percevoir leur salaire (supérieur au mien...), de faire leurs 8 heures et de rentrer le soir saluer leur brave femme. Le fait que ce soit tous les jours pareil et qu'aucune nouveauté positive ne les sorte du lamentable train-train, ne leur fait ni chaud ni froid. Et ils vont faire ça durant 40 ans et arriver à la retraite sans avoir pris aucun risque, sans avoir jamais rien fait d'extraordinaire, sans avoir contesté l'ordre établi (qui dessert les plus faibles), sans avoir même pensé à soulever l'effroyable couvercle de cette vie insensée, qui tourne en rond depuis deux millénaires sans qu'un nouveau Jésus Christ ne soit venu annoncer la bonne nouvelle à moins que Sri Aurobindo... Mais ça nous en reparlerons.
Actuellement, même les « petits plaisirs de la vie » qui permettent habituellement de tenir le cap dans les situations difficiles, me semblent inaccessibles. La raison est simple : aucun temps libre pour en profiter. Je travaille comme un con toute la journée. A midi pas le moindre espace de rêve ou la moindre occasion de refaire le monde avec des copains. Non, c'est chacun pour soi, atomisé dans sa petite bulle individuelle, résigné : « De toute façon c'est comme ça, on peut rien y faire. » Mais les pires, ce sont les réalistes qui se pincent la bouche quand vous faites mine de les interpeller sur ce genre de questions.
En réalité, ça les emmerde vos questions car ils ne se les sont jamais posées. Elles fissurent leur belle assurance de robot qui sont sûrs que tout va bien dans le meilleur des mondes, quitte à se mettre des œillères... Tant qu'ils ont leur café le matin en arrivant (ils ne s'en lassent jamais), leur voiture qui les attend sur le parking, les actualités à la radio (importantes car elles leur donnent l'impression d'être partie prenante de « l'actualité » ha ha ha !) et un match à la télé le soir, leur vie les satisfait pleinement. « Après tout ça pourrait être pire » pensent-ils dans leur veulerie incommensurable. Ils ne redoutent pas d'être réincarnés en vache puisqu'ils ignorent tout de la pensée bouddhiste.
De toute façon ils sont contents, cet été ils vont partir vivre de folles aventures dans un village de vacances peuplé des mêmes beaufs qu'eux... Et ainsi va la vie, année après année ils glissent vers la vieillesse et ils éduquent leurs enfants à accepter la même résignation. Ils me font presque gerber ces gens là. Et le pire c'est qu'il faut se les farcir à la pause, faire semblant d'écouter leurs récits passionnant sur les soldes dans tel magasin ou la victoire de Federer dans tel tournoi de tennis. Mais le fond est atteint quand ils commencent à parler politique et à asséner leurs vérités sur leur effort en vue de sauver la planète. Alors là, accrochez-vous, les incohérences les plus crasses ne les arrêtent pas. Et, une fois de plus, leur bonne conscience en ressort non seulement indemne, mais en plus renforcée !
On vit entouré de gens formidables, je vous dis. Avec de tels héros, jamais on n'oserait mettre en doute la pertinence de la présence de l'homo occidentalis sur la planète. Heureusement, pour sauver l'honneur de l'humanité il reste quelques indiens d'Amazonie, mais il faut se dépêcher : avec ce que leur font subir les braves employés des multinationales du bois et du papier - « il faut les comprendre, ils doivent nourrir leur famille » vous diront les bien-pensants ignorant à quel point ils sont cyniques - il ne seront bientôt plus que des images d'archives et de belles photos dans les livres. Ils prendront place dans l'Olympe des espèces « disparues ». Cet adjectif, utilisé dans ce contexte, me fait bien rire : à croire qu'ils ont sciemment décidé de s'en aller. En réalité, un euphémisme de plus pour masquer notre culpabilité.
Car, même si mon entourage déteste quand je dis que « nous sommes tous coupables », c'est la triste réalité. Essayez de faire signer à vos collègues de travail ou à vos voisins une pétition qui défend les revendications de grévistes situés à 300m de chez eux, vous vous amuserez à observer leur air profondément méditatif lorsque vous leur soumettrez le texte à signer. A croire que leur petite signature, insignifiante pour toute la planète - sauf pour eux qui ont gardé l'illusion d'être uniques et donc irremplaçables - mérite d'abord une lecture approfondie.
Après tout, la pétition que je leur présente pourrait être subversive. Même s'ils me connaissent depuis des années, ils ne me font pas entièrement confiance. Enfin, last but not least, n'oubliez pas de les remercier une fois qu'ils ont paraphé la pétition, sinon ils sont capables de vous trouver ingrat. Ils pensent sans doute qu'ils vous ont rendu un service personnel en cautionnant un texte qui défend simplement des gens comme eux, ni plus ni moins méritants, simplement plus malchanceux.
C'est d'ailleurs sur cet autisme qu'est fondé notre monde dit développé : tant qu'elle ne nous pète pas à la gueule, on ne veut pas la voir l'injustice. On fait comme les braves citoyens allemands durant la dernière Guerre mondiale : on ne proteste pas. On se dit - avec une naïveté qui frise l'inconscience et qui ressemble étrangement à de la non-assistance à personne en danger - « tant que ça me touche pas directement, autant ne rien dire. Sinon je risque des ennuis ».
Sur cette belle note d'espoir, je vous donne bien le bonsoir et je vais me siffler un petit rhum. C'est une des rares libertés qu'il me reste. « Pourvu que ça doure » comme disait la mère de Napoléon...





